La longue route vers les premiers villages sans excision en Irak

Publié dans l’Excision, parlons-en.org, par Camilles Arret, le 2 mars 2013 (et d’abord par Arvid Vormann, UN Special – voir aussi l’article en anglais (sur ce blog): UN SPECIAL, The long road to the first FGM-free villages in Iraq – From Rumors to Reuters: l’article d’Arvid Vormann publié en anglais sur le site UN Special, le magazine en ligne des Nations unies, et traduit en français par nos soins. L’excision ne frappe pas que le continent africain. Elle se pratique bien au-delà et parfois dans des zones méconnues comme le Kurdistan irakien. Selon l’ONG Wadi qui a mené une étude en 2010 dans cette région, plus de 72 % des femmes (hors province de Dohouk) y sont excisées.  Pour en savoir plus, voir l’article en anglais plus haut). 

Selon une grande étude menée en 2009, les mutilations génitales féminines (MGF) sont répandues dans toutes les provinces kurdes en Irak du Nord, à l’exception de la région de Duhok. Plus de 72% des femmes sont concernées, aussi bien dans les villages que dans les villes, parmi les populationsanalphabètes et dans une moindre mesure chez les universitaires. L’excision est presque partout.

La région, fortement touchée par les attaques génocidaires au gaz chimique à la fin des années 1980, la guerre civile des années 1990, et menacée par l’armée de Saddam Hussein et par les groupes islamiques jusqu’en 2003 est également marquée par de très forts taux de crimes d’honneur, par la violence domestique, les mariages forcés et d’autres crimes basés sur le genre. Les équipes de santé mobiles de l’organisation de secours germano-irakienne Wadi ont fait état des premiers cas d’excision en 2004.

Après le renversement de Saddam Hussein, le temps semblait être venu. Quelques femmes ont commencé à parler des souffrances et de l’agonie causées par les conséquences physiques et psychologiques des mutilations dont elles-mêmes ou les petites filles étaient victimes. Depuis, la démocratie et la liberté de la presse, malgré leurs lacunes dans cette région autonome, ont permis de poser les bases d’une campagne publique fructueuse contre les MGF.

Stop aux MGF au Kurdistan est une initiative venue de la base – chose inouïe quand on connaît la manière dont tout est contrôlé depuis le haut d’ordinaire. La réaction a été incroyable. Human Rights Watch a promu la cause. Aujourd’hui, l’excision fait l’objet d’un débat public, ce qui était impensable il y a quelques années. La pression de l’opinion publique et l’attention grandissante de la communauté internationale ont finalement conduit le Parlement régional kurde à adopter une loi globale sur la violence familiale, sanctionnant de nombreuses formes de violences contre les femmes et les enfants, y compris l’excision.

Les militants s’efforcent maintenant de faire appliquer cette loi. Wadi, en tant que membre de UNAMI Sulaimani, coordination d’un groupe d’ONG, a pris la tête de ces efforts pour la mise en œuvre de la loi à Sulaimaniyah, dans le cadre d’une coalition de 40 ONG. Dans ce but, Wadi collabore étroitement avec le Département des violences domestiques du Gouvernement Régional du Kurdistan (GRK). Récemment, le GRK a fait preuve d’initiatives grandissantes et a engagé les premières mesures concrètes. Le Premier Ministre kurde Nechirvan Barzani a lui-même publiquement appelé « les mères et les sœurs à aider à mettre fin aux mutilations des femmes ». Il n’aura pas fallu huit ans pour passer d’un tabou total à cette incroyable déclaration.

Les efforts continus de Wadi pour enseigner aux femmes les effets néfastes de l’excision sur la santé et pour les encourager à abandonner la pratique commencent à porter leurs fruits dans les zones où les activités de sensibilisation et d’assistance sont menées depuis plus de cinq ans. Selon les données récoltées par les équipes, le pourcentage de jeunes mères dans ces zones ayant toujours l’intention de faire exciser leurs filles est en net déclin. Pour promouvoir davantage l’idée d’abandonner les MGF, Wadi a adopté une stratégie ayant fait ses preuves en Egypte, les « Villages sans excision ». Plusieurs villages abandonnent l’excision et font le serment en public d’arrêter la pratique, en échange de petits projets communautaires. Cette récompense est une compensation pour se présenter en public et devant les médias comme des « villages sans excision ». Elle est trop faible pour persuader quiconque ne serait pas convaincu.

Le projet comprend sept villages et attend une extension. Jusqu’à présent, tous les villages ont respecté la règle et aucune mutilation n’a été pratiquée depuis lors. Des villages voisins ont entendu parler du projet et ont également abandonné l’excision. L’initiative a reçu une attention considérable des médias. Le portrait du village de Tutakal, publié par l’agence de presse Reuters, lui a même fait gagner une renommée mondiale … //

… Malheureusement, les MGF ne s’arrêtent pas aux frontières du Kurdistan Irakien. Ce n’est pas plus un « problème africain », qu’un « problème kurde ». On sait que l’excision est pratiquée en Irak, en Iran, au Yémen, à Oman, aux Emirats Arabes Unis, au Pakistan, au Tadjikistan, aux Maldives, en Malaisie, dans certaines parties de l’Inde et en Thaïlande, et de manière très organisée et systématique en Indonésie. On peut supposer qu’il ne s’agit pas de la situation d’ensemble, dans la mesure où des données manquent dans de nombreux pays.

Pourtant, les mutilations génitales féminines sont encore traitées comme une question secondaire en Asie. Pour montrer l’ampleur réelle du phénomène et sensibiliser sur les plans nationaux et internationaux, Wadi et l’organisation néerlandaise Hivos ont lancé la campagne « Stop aux MGF dans le Moyen-Orient ». En janvier 2012, elles ont organisé à Beyrouth la première conférence du Moyen-Orient sur les MGF. Wadi a couvert la région centre de l’Irak et a mené la première enquête sur les MGF, au-delà des frontières du Gouvernement Régional du Kurdistan (GRK), dans la province de Kirkuk. Le taux de prévalence global s’élève à 28,2% pour les femmes de plus de 14 ans. L’étude montre notamment que l’excision est assez fréquente chez les populations arabes, alimentant les rumeurs selon lesquelles les MGF seraient pratiquées dans les villes comme Bagdad et dans le sud de l’Irak.

Les mutilations génitales féminines ont trop longtemps été ignorées en Asie. Pour faire la lumière sur l’étendue du problème et pour préparer un plan d’action d’ampleur régionale, d’autres recherches doivent être menées bientôt en Irak et ailleurs.

Pour soutenir la lutte pour l’abandon de l’excision au Kurdistan irakien, un site Stop FGM in Kurdistan.
(le texte en entier).

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