Thèses pour un communisme futur à partir du moment présent

Publié dans lafauteàdiderot.net, Par Yvon Quiniou, Novembre 2010.

La situation du projet communiste (ou de ce que Badiou a appelé justement « l’hypothèse communiste ») aujourd’hui doit être examinée en évitant deux écueils inverses : un défaitisme sans justification qui reviendrait à céder à l’air du temps, à sous-estimer les potentialités de la réalité présente et, plus profondément, à ne pas comprendre les raisons des difficultés actuelles, en particulier la raison de ce qu’on a cru être l’échec définitif du communisme avec la disparition des régimes de type soviétique ; mais aussi un optimisme militant qui voudrait relancer l’engagement communiste sur une base irréaliste ou utopique telle que je crois l’apercevoir dans des analyses récentes de mon ami L. Sève, avec lesquelles je suis pour la première fois assez largement en désaccord malgré l’admiration que j’ai pour ses travaux, par ailleurs, et l’estime que j’éprouve pour l’homme. 

1): – Le moment présent est caractérisé dans le monde par une claire défaite du mouvement communiste international depuis la chute du mur de Berlin, à l’Est mais aussi en Occident. Ce qu’on appelait à tort (j’y reviendrai) le « communisme » dans les pays de l’Est a été remplacé par le pire libéralisme économique et social qui soit (sans que la démocratie politique y ait beaucoup gagné), avec des effets humains catastrophiques dont deux exemples dans l’ex-URSS donneront l’idée : la paupérisation dramatique de pans entiers de la population et la considérable diminution de l’espérance de vie. Et les deux grands pays qui se réclament encore officiellement d’une « visée communiste », y renoncent dans les faits au profit d’une économie en partie libérale, sans qu’on sache si c’est provisoire ou pas … //

… 9): – Dernier point, en guise de conclusion : comment s’y prendre pour redonner vie au projet communiste ainsi débarrassé de l’ombre que les expériences avortées du 20ème siècle ont projeté lui et qui en ont masqué la nature exacte ? Sur quelles motivations s’appuyer pour provoquer l’adhésion à son égard alors que l’échec patent du capitalisme, aujourd’hui, suscite sa critique grandissante, mais non la conviction qu’une alternative radicale à ce système est possible ? Il nous faut jouer sur trois tableaux.

D’abord montrer et même démontrer que cette alternative est possible (sans être nécessaire au sens d’inéluctable) parce que le capitalisme en accumule les présupposés objectifs, tant économiques que sociaux (l’immense majorité de la population est concernée par elle dans ses intérêts, désormais). C’est là une idée que L. Sève répète souvent et que je partage totalement, et que l’on retrouve aussi, sous une autre forme dans les travaux de J. Bidet et G. Duménil quand ils parlent de l’alliance indispensable des « compétents » et de la « classe fondamentale » (les exploités), même si l’on peut discuter leur conceptualisation. Elle revient à dire que nous avons aujourd’hui les moyens de répartir la richesse produite au profit du plus grand nombre et, grâce à cette nouvelle répartition, de résoudre bien des problèmes qui pèsent sur les hommes, non seulement en Occident, mais, pour une part, dans le reste du monde On n’est donc pas dans l’utopie (au sens de ce qui irréalisable) mais dans ce qui est objectivement possible dans le futur à partir de notre présent. C’est dire l’importance aussi de tous les travaux en sciences sociales qui vont dans ce sens actuellement, même si c’est parfois à leur insu pour autant que leur auteurs ne franchissent toujours le pas de l’option communiste. Et c’est dire aussi l’importance des travaux qui entendent « modéliser » ce futur, comme ceux de T. Andréani, non pour nous imposer quoique ce soit (ce que l’idée de « modèle de socialisme » pourrait suggérer à tort), mais pour dessiner dans le détail et avec compétence ce que pourrait être ce projet, de façon à le rendre crédible et éviter l’échec que produirait, dans le cadre d’une société complexe, toute impréparation. J’ajoute seulement que je n’entrerai pas dans la querelle qui consiste à savoir s’il faut parler de socialisme ou de communisme, qui tourne parfois à la discussion théologique dès lors que l’on ne distingue pas les étapes indispensables dans un processus d’« évolution révolutionnaire ». Ce qu’il faut seulement décider c’est, s’agissant de notre objectif fondamental et final, de ne pas renoncer au terme de « communisme » sous le prétexte qu’il serait associé au souvenir des régimes de type soviétique : ce serait donner raison à ceux – les adversaires du communisme – qui opèrent cette identification que j’ai d’emblée dénoncée comme frauduleuse ; mais tout autant, ce serait prendre idéologiquement une direction dangereuse : quand on abandonne le mot, tôt ou tard on abandonne la chose ! Dans ce contexte, parler à court terme, dans un programme et non un projet, d’un « socialisme du 21ème siècle » (la formule nous vient d’Amérique latine) ne me gêne pas puisqu’elle ne touche pas à l’objectif final.

Par ailleurs, il faut contribuer à montrer à quel point les hommes ont besoin d’une autres société pour être à la fois libres et heureux. Il ne faut pas craindre de recourir à ce vocabulaire qui n’a rien d’emphatique ou d’inutilement humaniste, comme le prétendent certains. Ici aussi, les sciences sociales nous sont d’une grande utilité pour autant qu’elles mettent en lumière les mécanismes sociaux producteurs d’aliénation et de malheur, comme ces phénomènes inédits de paupérisation absolue qu’on jugeait inconcevables au 20ème siècle ou ces nouvelles formes de souffrance au travail qui envahissent nombre de métiers du fait de la course à la rentabilité capitaliste. C’est donc à une relance de la lutte idéologique montrant que le communisme est bon pour les être humains, qu’il est souhaitable ou désirable, qu’il faut procéder ; lutte idéologique à la fois lucide, non démagogique mais intransigeante et optimiste, éclairée par les savoirs positifs… y compris la psychanalyse, qui a des choses à nous dire sur les moyens de rendre les hommes plus libres et plus heureux.

Enfin – je tiens à ce dernier point étant donnée ma réflexion philosophique sur l’enjeu moral du communisme – , il faut être convaincu et populariser l’idée que le communisme est une organisation de la société moralement supérieure à toutes celles que l’histoire passée a connues, parce qu’il est au service de tous les êtres humains, et qu’il est donc à ce titre moralement exigible. Sans entrer dans les détails, j’indique seulement que cela suppose que l’on distingue la morale du moralisme et qu’on lui donne comme champ d’application l’ensemble des rapports sociaux pour les moraliser, c’est-à-dire les humaniser. Dans un contexte de montée générale de l’indifférence au malheur et d’affaiblissement, chez les élites politiques et intellectuelles dominantes, de la perception morale des choses comme de la révolte devant l’inhumain, il faut se réclamer clairement des valeurs morales universelles (il n’y a de valeurs morales qu’universelles) comprises d’une manière matérialiste, montrer leur accomplissement politique dans le communisme (alors que le capitalisme ne cesse de les bafouer structurellement et non seulement dans ses excès) et contribuer ainsi à forger ce que Gramsci appelait un nouveau « sens commun », à teneur indissolublement morale et politique. Et il ne faut dons pas craindre de recourir ici au vocabulaire de la morale pour parler du capitalisme et de ses méfaits, comme le faisait Marx même s’il n’en a pas théorisé le statut, l’importance ni la présence dans son œuvre : injuste, scandaleux, inhumain, etc., disent bien ce qu’est moralement ce système. Bien entendu, la morale ne suffira pas à mobiliser les gens : il faut aussi faire appel à leur intérêt matériel le plus concret, à leur désir de liberté et de bonheur. Mais on ne saurait faire de politique sans faire appel à des valeurs, et de politique communiste sans faire appel aux valeurs morales dont j’ai parlé, en jouant aussi sur la capacité que les hommes ont de les percevoir intellectuellement et de les éprouver dans leur chair comme quand ils réclament, à l’occasion de telle ou telle revendication, qu’on reconnaisse leur dignité humaine et qu’ils demandent à être respectés dans leur vie et leurs aspirations.

Le communisme est donc à la fois possible, désirable et moralement exigible : c’est ce triple message qu’il s’agit de faire passer si nous voulons, contre le cynisme et le désespoir ambiants, que les hommes s’approprient notre projet et, à travers lui, s’approprient leur vie. (long texte entier).

(Yvon Quiniou, philosophe, vient de publier L’ambition morale de la politique. Changer l’homme ?, L’Harmattan).

Comments are closed.