Les armées secrètes de l’OTAN VII – La guerre secrète en France

Publié dans Voltairenet.org, par Daniele Ganser, avril 18, 2011.

S’il est un secret bien gardé en France, c’est celui de la sanglante guerre que les services secrets anglo-saxons ont conduit durant soixante ans à Paris pour maîtriser la vie politique nationale. En révélant les péripéties de cet affrontement historique, l’historien suisse Danièle Ganser souligne le rôle du gaullisme dans le projet national français : d’abord soutenu par la CIA pour revenir au pouvoir, Charles De Gaulle parvient à un consensus politique avec ses anciens camarades résistants communistes à propos de la décolonisation, puis chasse l’OTAN. Il s’ensuit un conflit interne dans les structures secrètes de l’État ; conflit qui se poursuit encore … //

… Un nettoyage toujours annoncé, jamais réalisé: 

Le gouvernement Mitterrand, de plus en plus préoccupé par le rôle joué par les services secrets dans les démocraties modernes, s’en prit aux services secrets militaires français qui se trouvaient depuis des années au coeur des opérations clandestines menées en France. Une enquête parlementaire diligentée en 1982 sur les agissements des services de renseignement et conduite par le député socialiste Jean-Michel Bellorgey conclut que des agents du renseignement agissant sous l’emprise de la paranoïa typique de la guerre froide et obsédés par « l’ennemi interne » avaient enfreint la loi à plusieurs reprises tandis que les services secrets accumulaient « échecs, scandales et opérations douteuses ». [80] À la lecture de cette conclusion édifiante, Mitterrand appuya la requête des communistes, qui, avec le soutien d’un groupe de socialistes, demandaient depuis longtemps la dissolution pure et simple du SDECE.

Mais cette décision lourde de conséquences ne fut finalement pas prise et le SDECE ne fut pas démantelé mais tout juste réformé. Son nom fut changé en Direction Générale de la Sécurité Extérieure (DGSE) à la tête de laquelle fut nommé l’amiral Pierre Lacoste. En collaboration avec l’OTAN, celui-ci continua à diriger l’armée secrète placée sous sa responsabilité et, en 1990, suite aux révélations sur Gladio, il défendit sa conviction selon laquelle les plans de réserve d’invasion conçus par les Soviétiques justifiaient pleinement le programme stay-behind. [81] L’« Opération Satanique » au cours de laquelle le 10 juillet 1985 des agents de la DGSE firent exploser le Rainbow Warrior, le navire de Greenpeace qui protestait pacifiquement contre les essais nucléaires français en Polynésie, mit un terme à la carrière de l’amiral Lacoste. En effet, quand fut découverte son implication dans l’affaire ainsi que celle du ministre de la Défense Charles Hernu et du président Mitterrand lui-même, Lacoste n’eut d’autre choix que de démissionner.

En mars 1986, la droite remporta les élections législatives, instaurant un régime de cohabitation entre le président socialiste Mitterrand et son Premier ministre gaulliste Jacques Chirac. En 1990, quand se multiplièrent les révélations sur les armées secrètes en Europe, Chirac ne fut pas véritablement enthousiaste à l’idée de voir révélée au grand jour toute l’histoire de l’armée secrète française. Une telle investigation aurait pu ruiner la si brillante carrière politique de celui qui deviendrait un jour président de la République, d’autant plus qu’en 1975, Chirac avait lui-même présidé le Service d’Action Civique.

La France eut ainsi beaucoup de mal à assumer l’histoire de son combat secret contre le communisme. Il n’y eut aucune enquête officielle. Les représentants du gouvernement tentèrent de minimiser les dégâts par des mensonges et demi-vérités. Le 12 novembre 1990, le ministre de la Défense Jean-Pierre Chevènement reconnut à regret devant la presse qu’«  il [était] exact qu’une structure [avait] existé, bâtie au début des années cinquante et destinée à assurer la liaison avec un gouvernement forcé de se réfugier à l’étranger dans l’hypothèse d’une occupation », suite à quoi le ministre mentit en affirmant : « Cette structure a été dissoute sur ordre du Président de la République. Pour autant que je sache, elle n’a eu qu’un rôle de réseau dormant et de liaison ». [82] Le lendemain, le président Mitterrand dut affronter les questions de la presse. « Quand je suis arrivé au pouvoir », prétendit-il, « il n’y avait plus grand chose à dissoudre. Il ne restait plus que quelques rares éléments dont j’ai été surpris d’apprendre l’existence puisque tout le monde les avait oubliés. » [83] Le Premier ministre Chirac refusa de s’exprimer sur le sujet. Mais son homologue italien Giulio Andreotti n’apprécia pas de voir le gouvernement français minimiser ainsi sa responsabilité dans l’affaire Gladio et remettre en cause ses propres affirmations selon lesquelles Gladio avait existé dans la plupart des pays d’Europe de l’Ouest. Andreotti déclara donc à la presse que, loin d’être dissoute depuis longtemps, l’armée secrète française avait même envoyé ses représentants à la réunion de l’ACC qui s’était tenue les 23 et 24 octobre 1990 à Bruxelles, provoquant ainsi un embarras considérable en France. (long texte entier).

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